Dimanche 10 février 2008
« Quatre ! Trois ! Deux ! Un ! Bonne année ! »
Tout le monde s’embrasse, présente ses meilleurs vœux, boit le verre de l’amitié. Guillaume se tourne
vers moi et me demande mes résolutions pour cette nouvelle année.
- Mes résolutions ? Je ne sais pas trop. (Enfin si ! j’en ai une.)
Et les amis, mines joyeuses, curieuses et satisfaites de ne pas avoir à répondre en premier à cette
fatidique question :
- Allez-ez-ez ! me poussent-ils.
- J’en aurai une, mais elle me semble bien risquée.
- Risquée ? s’amuse Guillaume. Tu nous avais caché que tu menais une vie dangereuse, me
taquine-t-il.
- Je dirais que le risque est plutôt relationnel. Je ne sais pas trop comment l’exprimer. De toutes façons,
cette résolution me paraît infaisable. (Mais Sarah ! tais-toi donc ! Tu ne vas pas te lancer dans un débat psychodramatique ce soir !).
- Ah oui ! Je vois, persiste Guillaume, tu veux arrêter de fumer ou te mettre au régime… ce qui te
mettra de très, très, mauvaise humeur et ton entourage va s’en prendre plein la tête ! Mais, ne t’en fais pas, on ne tient jamais ses résolutions.
- Justement !
(Voilà ! c’est trop tard, je m’énerve.) Et puis je n’ai pas envie d’arrêter de fumer ni de me mettre au régime. Si je prends une résolution, ce sera quelque chose d’essentiel. Elle
est là la question : qu’est-ce qui est vraiment important pour moi ?
- Réaliser de grands
projets, me répond Guillaume sans hésiter.
- Encore un truc de mec.
Passer à la postérité, tant que t’y es ! Pour moi, ce serait plutôt être soi-même et faire ce qu’on aime. Oui, c’est exactement ça. Pourquoi ne le fait-on pas ?
- Il n’en tient qu’à
toi, me dit-il en haussant les épaules.
- Mais non, regarde nous ! On est pétris de notre lâcheté qui nous empêche d’ouvrir les
yeux.
- Tout de suite les grands mots ! lâche Maxime.
(Alors toi, mon grand, question lâcheté, t’en connais un rayon ! Mais ce n’est pas le moment d’en parler.)
- Non, poursuis-je agacée, ce ne sont pas de grands mots, c’est la réalité ! On ne dit pas ce qu’on pense, on ne réalise
pas nos envies, on vit sous la pression sociale qui nous inflige de nous courber, mais sans en avoir l’air – parce qu’on aime pas les lâches, en tout cas, on n’aime pas les voir – or, on l’est
tous ! (Pourquoi suis-je aussi énervée ?)
- Tu parles de quoi,
Sarah ? me demande Maxime stupéfait.
- Je vous parle de ma
résolution pour cette nouvelle année. On est aussi lâche envers soi-même qu’envers les autres. Alors dorénavant, je décide d’être vraie et d’être la plus franche possible, dans mes paroles et mes
actes, mais aussi dans ce que je pense.
- Tu viens de nous dire
que c’était impossible, fanfaronne Guillaume.
- Oui, je sais, mais ça
me gonfle. Va-t-on continuer à se mentir longtemps comme ça ? Vous tous, lancé-je comme si j’étais émile Zola, vous vous voilez la face, vous
prétendez être heureux, mais au fond, vous savez que vous ne l’êtes pas vraiment, ou alors vous ne le laissez pas monter au niveau de la conscience.
- Oh ! Parle pour
toi ! me rétorque Maxime énervé. Là tu fais ton intéressante, mais tu verras – enfin je suis sûr que tu le sais déjà –, poursuit-il avec un ton moralisateur, un « tiens » vaut
mieux que deux « tu l’auras ». Apprécie ta vie aujourd’hui, au lieu de te créer des chimères.
- Oui, oui, dis-je avec
une pointe de dédain. C’est la méthode Coué du « Je vais bien, tout va bien ». Mais moi, je serai plus courageuse que vous ! (Décidément, je n’arrive pas à me calmer. D’un
autre côté, je suis sûre d’avoir raison. Regarde-les, ils craignent les conséquences de ma décision, ils se demandent si je vais déverser mon fiel sur eux ou non. Allez, Sarah, tu commenceras ton
jeu de la franchise un peu plus tard. Tu as attendu quarante-trois ans, tu peux bien attendre encore quelques heures, sinon ils ne vont pas comprendre. Tu ne vas quand même pas leur dire leurs
quatre vérités d’un seul bloc, comme ça, sans prévenir ? L’heure est à la fête, je ne vais pas casser l’ambiance d’un Nouvel An entre amis proches. Allez, on se ressaisit !) En
tout cas, je vais essayer. Buvons ! Tchin ! à vous tous, à votre bonheur et à votre réussite !
Thomas me scrute avec
étonnement. Il s’approche de moi, me prend par la taille et me demande dans le creux de l’oreille :
- Qu’est-ce qu’il se
passe ma chérie ?
- Rien du tout.
- Vraiment ?
réfléchit-il. Tu es malheureuse ?
- Mais non, dis-je en
grommelant. Je ne sais pas, c’est juste que j’ai l’impression d’oublier trop souvent qui je suis au fond de moi. Il faut que ça change. Je veux simplement être plus sincère. Mais, ne t’en fais,
il n’y a pas de souci.
- ça m’inquiète un peu. Tu sais que tu peux tout me dire, me dit Thomas sur le ton de la confidence.
- Je sais. (Il faut
que je le rassure.) Et tu es le plus merveilleux des maris.
- Quelle
flatteuse ! Allez, on fait la fête.
- Et
comment !
Tout en m’amusant, je
réfléchis à ma résolution : c’est fou ce qu’on peut mentir dans une journée ! Pourtant, la franchise est considérée comme une vertu. Nous recherchons la vérité, comme s’il n’y en avait
qu’une et nous attendons des autres un discours sincère. Enfin, quand je dis « nous », peut-être que je devrais dire « je » ? Je recherche la sincérité alors que je ne le
suis que rarement ! Pas forcément par machiavélisme, mais par facilité, voire par lâcheté. Beaucoup de personnes m’apprécient et j’adore ça. Cependant, la majorité d’entre elles m’estime
sympathique parce que je sais simplement dire ce qu’elles aiment entendre et non pour ma personnalité. Au final, je ne sais plus où j’en suis, ni même qui je suis réellement.
Je vais assumer ma
résolution même si ce jeu de la franchise est risqué. Ma vie va être plus difficile, certes, mais si je continue, je vais me perdre, je paie le prix de la sympathie des autres bien trop cher. Si
j’appréhende les conséquences sur le plan professionnel, je suis bien plus anxieuse quant aux retombées sur le plan personnel. Qui est la vraie Sarah ? Premier test, demain, à mon
travail.



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